Notes de Jean-Pierre Cometti sur l’atelier du 3 décembre

                     Atelier « Vérifiction » du 3 décembre 2012

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Remarques pour mémoire et autour des thèmes abordés.                                                                                Jean-Pierre Cometti

Les remarques qui suivent s’efforcent de reprendre quelques éléments de la discussion qui a eu lieu le 3 décembre ; elles ne leur sont peut-être pas entièrement fidèles, car deux mois ont passé et je n’ai pas pu les rédiger plus tôt.

Les bases de notre discussion étaient étroitement liées à la question de la vérité, et par conséquent à un arrière-plan logique et philosophique dont la source se trouve chez Gottlob Frege et Bertrand Russell (On Denoting, 1905). On sait que ce dernier texte donna le départ à un ensemble de réflexions centrées sur la vérité et la référence, en relation avec la discussion des textes de Meinong (chez Russell), qui marquèrent durablement les recherches sur la fiction, considérées essentiellement d’un point de vue logique, en dehors de toute préoccupation tournée vers les arts ou la littérature. C’est une remarque que l’on trouvera entre autres dans le livre de Gibson (beaucoup plus récent) : Fiction and the Weave of Life (Oxford University Press, 2007).

Les thèses significatives ultérieurement défendues par Nelson Goodman et David Lewis, en dépit de ce qui les oppose, se situent dans le prolongement des questions initialement abordées dans cette perspective. Goodman soustrait la question de la fiction à la notion de vérité en forgeant le concept d’extension secondaire, mais l’idée de référence demeure cruciale, dans la mesure où elle n’est pas dissociable de la notion de signification[1]. Lewis opte, quant à lui, pour un réalisme ontologique qui offre une issue aux problèmes que les modalités pose à la vérité.

Goodman excepté, c’est vers un tout autre horizon qu’il faut se tourner pour étendre la question de la fiction aux arts et à la littérature. Les années quatre-vingt on vu se développer plusieurs tentatives, très peu connues, visant à poser, dans le champ littéraire cette fois, la question de la fiction en relation avec une problématique de la référence[2]. On peut en avoir des échos dans le livre de Thomas Pavel, L’univers de la fiction. Sans entrer ici dans le détail (je passe par exemple sur les travaux de Searle et sur le genre de débat auquel a donné naissance l’idée qu’il puisse y avoir des marqueurs textuels de la fiction)  et pour aller à l’essentiel, on peut considérer que cette situation s’est prolongée jusqu’à la publication du livre de Kendall Walton : Mimesis as Make Believe(1990).

Le livre de Walton, généralement bien accueilli dans l’aire d’influence de la philosophie analytique, adopte un point de vue différent, me semble-t-il, de celui qui avait prévalu jusqu’alors, en ce qu’il inscrit la question de la fiction dans un ancrage anthropologique. C’est ce qui lui permet d’étendre ses investigations au champ artistique. Il se distingue, par là, de la construction logique et théorique de David Lewis et semble offrir des possibilités d’intelligibilité que la théorie des mondes possibles n’offrait pas[3]. D’une certaine manière, soit dit en passant, il renoue avec les thèses (oubliées) qui avaient été celles de Hans Vaihinger dans son livre influent (j’y reviendrai) : Philosophie des als ob (1911).

Les idées introduites par Walton dans la discussion sur la fiction débouchent sur plusieurs questions que je résumerai dans une éventuelle optique de discussion, sans avancer quelque thèse particulière, tout au plus des suggestions.

1)    Dans quelle mesure la conception proposée par Walton (la fiction comme « make believe », à prendre me semble-t-il au pied de la lettre) peut-elle être articulée à la question de la vérité et à la problématique qui avait été initialement celle de Frege et de Russell ? D’un côté elle déplace la question de la logique vers l’anthropologie, mais aussi la philosophie de l’esprit ; d’un autre côté, en faisant appel à l’idée de croyance (en un sens à préciser), elle continue de présupposer la notion du vrai (grosso modo, ce qu’elle produit relève d’un savoir ou d’une perception « faussement » vraies.

2)    Comme l’indique le titre de l’ouvrage : « Mimesis », les réflexions de Walton conservent aussi un rapport avec l’idée de « représentation », au double sens du terme (darstellen, vertreten), en écho à un lointain héritage platonicien qui me semble impliquer une ontologie sous-jacente. En tout cas si les opérations fictionnelles, quels que soient les moyens mis en œuvre, se caractérisent en cela qu’elles produisent un certain type de croyance en relation avec un objet ou une représentation, et si elles relèvent en cela du jeu plus que du sérieux (autant d’idées à définir que je me contente d’énoncer ainsi), elles appartiennent aussi à ce que Vaihinger présentait comme relevant d’un « comme si », et elles ne sont pas de nature à produire un savoir quelconque (un recul par rapport aux thèses de Goodman). Cette conséquence entre me semble-t-il en contradiction avec une conviction du sens commun, relayée aujourd’hui par la philosophie et les réflexions inspirées par la littérature, à savoir l’idée qu’il y va d’un certain type de connaissance. La question que je vois est donc celle-ci : par quel aspect le « make believe » waltonien pèche-t-il par défaut ? Ou comment le comprendre de telle manière qu’il puisse prendre en charge les ressources que nous avons coutume d’attribuer aux arts et à la littérature, si du moins nous désirons en comprendre les effets ?

3)    Une possibilité que j’avais évoquée me semble offerte par la notion d’expérience de pensée. De même que pour Wittgenstein, « les concepts fictifs nous aident à comprendre les nôtres », la fiction nous aide aussi à mieux connaître ou comprendre des conditions ou des croyances tout à fait réelles, auxquelles nous avons plus communément affaire. Les expériences de pensée (dont on sait l’usage en philosophie et dans les sciences) sont des opérations en « comme si »[4], mais avec  ceci de particulier que les effets cognitifs qu’il est possible de leur attribuer sont suspendus à des hypothèses contrefactuelles qui font apparaître différemment l’ordre des choses qui nous est familier ou que nous tenons pour « naturel ». Constituent-elles une dimension du « make believe » ou faut-il leur réserver un statut particulier ? Observons en tout cas deux choses qui débouchent sur une bifurcation : a) Par rapport à une problématique de la « vérité », les expériences de pensée s’inscrivent dans une vision falsificationniste et dans celle d’une conception de l’enquête de nature à s’étendre à des questions de nature diverse, non bornées par une épistémologie ségrégationniste (dans la ligne du pragmatisme). La question qui se pose n’est plus de savoir si les productions fictionnelles sont « vraies », mais si les conséquences en sont telles qu’elles peuvent produire du « savoir » et éventuellement déboucher sur des modalités de comportement et d’action « sérieuses » ; b) en un sens, elles déplacent les questions d’ontologie vers des questions relatives à nos usages et à des contextes d’usages. La bifurcation à laquelle je faisais allusion est celle qui nous place au carrefour d’une ontologie et d’une philosophie attentive à des conséquences dans un contexte d’expérience.

Mes remarques s’achèvent pour l’instant sur cette alternative, si du moins c’en est une. Il me semble, mais mes souvenirs ne sont pas suffisamment précis que plusieurs éléments de la discussion, en particulier à propos de ce qui était imaginé dans des contextes variables, allaient dans ce sens.

Jean-Pierre Cometti, le 30 janvier


[1] Je vais un peu vite. Goodman déplace ces questions vers une problématique des « versions du monde » qui n’a évidemment plus grand chose à voir avec la référence au sens russellien.

[2] Des revues comme Critical Inquiry ou Modern Language Notes ont publié plusieurs articles à ce sujet au cours de ces années.

[3] Une remarque en passant : on a beaucoup parlé de Lewis dans le champ littéraire, mais les usages qui en ont été faits sont le plus souvent métaphoriques. Il ne va pas du tout de soi que la notion de « monde possible » au sens de Lewis nous aide en quoi que ce soit à comprendre les ressorts de la fiction, au-delà de la métaphysique dont on peut être tenté de la doter. Il est tout à fait intéressant de remarquer que la traduction du livre de Lewis en français n’a pas changé grand chose aux usages qui en étaient faits jusqu’alors ; elle les a même plutôt éteints.

[4] J’ai mentionné tout à l’heure le nom de Vaihinger. Ce qu’il avait en vue me semble relever des « expériences de pensée », thématisées au même moment par Ernst Mach, et prises tout à fait au sérieux par un écrivain : Robert Musil, le premier sans doute à y avoir trouvé le sens de ce qu’il entendait entreprendre lui-même en tant qu’écrivain.

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Un commentaire pour Notes de Jean-Pierre Cometti sur l’atelier du 3 décembre

  1. verifiction dit :

    Jean-Pierre, nous te remercions beaucoup de tes notes ( très denses!).
    En effet, je trouve qu’elles apportent un indispensable  » échafaudage  » philosophique, aux questionnements qui sont les nôtres : En un sens, le développement du numérique n’a cessé d’accompagner cette évolution du débat logico-philosophique que tu repères très précisément, depuis Frege, Russel, Mach, Vahinger, Wittgenstein, … jusqu’à Lewis, Goodman, Walton. En effet, d’emblée les questions se posent à la fois sur le plan de la cohérence (ou consistance) logique et/ou sur le plan (ontologique ? sémantique ?) de la référence (représentation par rapport à un monde, ou expression d’un monde).

    Qu’il y ait glissement continuel sur ces deux notions différentes de la « vérité » n’a fait que s’exacerber avec la naissance et le développement de langages informatiques, depuis Türing, et sans doute avant (Tarski? ..) , au sens où ces langages permettent à la fois la « calculabilité » logique (ou syntaxique) à partir d’une base 2 modélisable matériellement dans des machines électro-magnétiques, mais aussi la « référenciabilité » ontologique par la puissance de représentation, de traduction, (codage, …) de tous les autres langages symboliques dans cette programmation binaire.
    À partir de là, les questions de « falsification », sinon de fiction esthétique en terme de « make believe » ( ou d’expérience de pensée où « les concepts fictifs nous aident à comprendre les nôtres », comme tu le rappelle en citant Wittgenstein) se posent bien à l’égard de cette double efficience logique et ontologique du numérique, dont les « usages » -pour reprendre tes termes- nous obligent à en mesurer les conséquences .
    je crois alors que nous touchons là (grâce à toi) à ce qu’il y a de plus spécifique dans cet atelier VeriFiction, dans la mesure où la Fiction est au coeur d’une problématique d' »usages »,ou de conséquences, ou d’expériences de possibilité (plus ou moins « réussie », plus ou moins « puissante », d' »oeuvres »…) de « vérification » logique et/ou sémantique, et ce au sein du medium hégémonique qu’est en train de devenir le numérique.
    Yannick Maignien. 31 janvier 2013.

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